Les derniers samouraïs

La citadelle de la Méditerranée, en plus du parcours du BikingMan, compte à présent un itinéraire cycliste remarquable: la GT 20 (pour Grande Traversée 20). Cet homologue du GR20 (sentier de grande randonnée à pieds) traverse la Corse de Bastia à Bonifacio. Sur le papier, cet itinéraire sonne comme une formalité de 12 étapes cumulant un kilométrage de 600 kilomètres et 10,000 mètres de dénivelé positif. Aucune portion de gravier ici (ou de “gravel” pour les aficionados). Seulement du pur asphalte Corse, percé de trous de toute part, piégeux à souhait et sans aucun répit pour l’équilibre des cyclistes qui s’engagent dessus.

Un an presque jour pour jour, je me tenais à l’intérieur de la Tour 101 durant l’organisation du #bikingmanTaiwan, pour partager avec l’Agence de Tourisme Corse sur ce projet dingue de tenter un record sur la GT20. Le 4 septembre 2020, cette idée folle est devenue réalité en compagnie des vétérans BikingMan: Anthony Duriani, Romain Level, Fabian Burri et Xavier Massart. Voici le récit de ces 35h32minutes passées en leur compagnie…

19h45 – Bastia, le soleil est déjà parti se réfugier de l’autre côté de l’île. Xavier et Fabian viennent tout juste d’arriver de l’aéroport et ont à peine le temps d’avaler quelque chose à manger. Avec Anthony et Romain nous tentons de répondre aux questions de la presse, du maire de Bastia et des curieux rassemblés sur la place Saint Nicolas. Les jambes brûlent d’envie de décoller pour relâcher cette pression infernale des grands départs. Je voulais “marquer le coup” et apporter un maximum de visibilité à une île que j’aime profondément pour ses habitants, ses routes isolées et son maquis. Pari réussi, toute la presse locale s’affaire et fait monter d’un cran la pression avant le “go” symbolique à 20h00.

Juste avant le départ, Anthony me convainc de me délester de plusieurs barres énergétiques et d’alléger mon destrier. Poids total estimé du vélo: environ 15 kg avec plus de 8000 calories transportées dans mes sacoches. Le but recherché est de limiter au maximum les arrêts pour le ravitaillement et se concentrer sur la recherche de fontaines pour nos bidons. Le top départ est un soulagement vécu en équipe alors que nous prenons la direction du Cap Corse escorté par le père d’Anthony en moto.

Les premiers tours de roue, comme sur chaque aventure, sont une libération de l’esprit. Le sang afflue dans les jambes, le coeur bat la chamade et les yeux se concentrent malgré l’obscurité du crépuscule. Je ne suis pas le seul à être excité. Anthony attaque les bosses comme à son habitude, en force et en puissance. C’est la première fois que nous roulons à 5. Je comprends très vite que cette aventure en équipe réservera des surprises inattendues. Pour avoir parcouru des milliers de kilomètres en compagnie d’autres cyclistes, la tâche la plus ardue d’un challenge est d’y parvenir en équipe. En solitaire, tu comptes sur toi et sur toi seul. Tes limites, tes règles du jeu, tes crises de nerf et tes peines. En équipe, tout est multiplié par le nombre de membres et chaque micro-évènement peut prendre des proportions insoupçonnés.

 

La première nuit

Le tour du Cap Corse se fait en mode “express” en tenant une moyenne correcte de 27 kmh. Le groupe roule à tombeau ouvert en donnant une confiance aveugle à Anthony qui maitrise chaque virage, chaque courbe et chaque bosse pour rallier Saint-Florent de l’autre côté du cap. Je ferme souvent la marche pour faire “tampon” et éteindre les quelques pétards d’égo du groupe pour temporiser le rythme. Les arrêts “toilettes” se font main sur le guidon, debout sur les pédales en tentant de viser le bas côté de la route dans l’obscurité, du pur funambulisme. Chaque village traversé me rappelle les éclairages de Noël. Le charme de pédaler de nuit, cheveux au vent pour rallier un point hors de portée, est une révélation à chacune de mes tentatives. Je suis scotché comme un gosse par les lumières qui scintillent de milles feux. Entre chaque oasis lumineuse que l’humanité laisse briller avec l’aide d’EDF, règne l’obscurité froide. Elle est glaçante mais pédaler de nuit recèle un charme unique car toutes les perceptions sont transformées. Longer le cap de nuit avec la bienveillance de la Méditerranée est un luxe de fin gourmet cycliste. La mer a une odeur et un goût, en particulier un jour de pleine lune. Elle envahit mes narines, je peux presque sentir le sel sur ma langue. Le vent est aux abonnés absents et nous progressons à bon train et je m’enivre de ces premières heures comme si nous partions pour une expédition de plusieurs semaines alors que celle-ci ne durera que quelques heures.

Au kilomètre 120, le dérailleur arrière de Fabian décide de faire grève. Impossible pour lui de changer les vitesses, seul son dérailleur avant répond aux impulsions électriques de ses cocottes. Après plusieurs tentatives de tests de Xavier et Fabian, nous nous mettons en marche avec un vélo estropié. Le changement de rythme est radical et vient poncer l’esprit d’équipe jusqu’au lever du soleil. Quand tu es derrière, tu maudis celui qui est devant. Quand tu es devant, tu regrettes que la queue ne puisse pousser davantage. Malgré toute la bonne volonté du monde, la tension grimpe d’un cran au sein du groupe. Le record semble nous échapper et nous ne parvenons pas à trouver un rythme “d’équipe”. Voir le moral d’un groupe d’individus se disloquer est aussi douloureux que la chute d’une calotte d’un glacier, le bruit du fracas en moins. Cela fait mal au coeur et tu te sens impuissant.

Je suis le plus expérimenté du groupe sur ce sujet et suis convaincu que des évènements externes vont rétablir l’équilibre et l’harmonie du groupe. Les arrêts pour remplir les bidons aux fontaines sont millimétrés mais grignotent de précieuses minutes car nous avons 10 bidons à remplir et les fontaines corses prennent leur temps…

7h00 du matin, le lever de soleil arrive en pleine ascension du col de Marsolino et ses quelques “raidards” à deux chiffres. Anthony en profite pour planter une mine et se faire exploser le coeur jusqu’au sommet. Mon compagnon de cordée, Romain Level, avec qui j’avais partagé l’aventure de “l’Inferno race” se joint à moi dans l’ascension. Xavier et Fabian sont quelques centaines de mètres derrière nous et suivent leur propre rythme. A l’approche de Galéria, le ton monte avec mon co-équipier Romain. La nuit blanche y est pour quelque chose, la rudesse de notre réveil aussi. Les sautes d’humeur font parties des règles à connaitre car la fatigue et les tourmentes de l’esprit tentent toujours de stopper l’effort des humains dans ces situations.

Toute la journée, le groupe va s’effilocher en multipliant les tentatives de rouler ensemble mais sans succès. J’accroche plusieurs fois Anthony notamment dans la descente du col de Vergio qui permet de rejoindre Corte. Les repères de sécurité s’effacent et laissent place à l’ivresse. Dévaler les pentes des montagnes à tombeau ouvert, voici la chose la plus stupide et la plus excitante de la vie d’un humain. Tu lâches prise et tu écoutes le vent fouetter tes tympans pour évaluer ta vitesse. Le “grip” des pneus est une fine illusion que tu défies à chaque virage. Le vent dans la descente de Vergio nous ballote et nous projette plusieurs fois vers les parapets en pierre. Quelques véhicules imprudents tentent des dépassements écervelés et sans visibilité. La loi éternelle des probabilités me surprend à chaque fois, tant le risque est partout qu’une tragédie se produise. Et pourtant, elle n’arrive que si rarement.

Sur Corte, le groupe est définitivement disloqué avec des égos masculins qui s’affrontent. La fatigue vient accentuer l’aigreur de quelques-uns de nos échanges alors que nous comprenons tous qu’une deuxième nuit complète, sans sommeil, est devant nous pour rallier Bonifacio. Nous pénétrons dans le Parc Naturel Régional Corse qui est à l’honneur du BikingMan depuis 3 ans. Ce lieu enchanteur et ses forêts, peut se transformer, comme tous les enchantements en maléfice.

Depuis le village de Pietroso où nous apercevons parfois la Méditerranée au loin, se dresse le col de Verde et ses 30 kilomètres de montée. Anthony déraille mentalement avec le faux rythme dans lequel nous pédalons depuis déjà 24 heures et part s’exploser dans la montagne. Nous autres marquons un temps d’arrêt pour se ravitailler pour la nuit qui s’annonce glaciale…

La deuxième nuit

Au sommet du col de Verde, un froid vif nous transperce. Pas un bruit aux alentours, seuls des halètements de cyclistes et le froissement des habits sortis de nos sacoches. Le moment que j’attendais tant se produit alors. L’équipe, à bout de souffle et fatiguée après 27 heures d’effort, commence à panser ses plaies pour survivre mentalement à l’épreuve.

J’observe alors silencieusement les attentions de chacun envers les membres de l’équipe. Un vêtement technique prêté ici, une barre énergétique là, un peu d’eau partagée: autant de gestes de soutien que les mots ne parviennent plus à communiquer. L’énergie du groupe se recharge au moment précis où nous devons affronter le froid de la descente du col de Verde puis la remontée vers le col de la Vacchia.

Au cours de quelques arrêts fontaines dans les villages silencieux, nous arrachons des minutes précieuses de micro-sommeil car les relâchements d’attention deviennent visibles et dangereux. Dans le col de Bacinu, en approche de Bonifacio, je sourie intérieurement du spectacle que mon cerveau me projette. Des têtes de dragons dans les arbres créées par les reflets de mon phare aux serpents accrochés aux branches, le spectacle bat son plein alors que je délire en silence. La séance de “réalité parallèle” semble identique chez mes équipiers. Nous manquons chacun à notre tour de nous effondrer sur le cintre du vélo. L’instinct de survie du groupe pour éviter la chute nous rassemble sur chaque descente. Notre vitesse est faible et ridicule. Dans cet état second que crée la torpeur d’une deuxième nuit blanche, les secondes paraissent être des minutes. Tu clignes des yeux et tu jurerais les avoir fermés pendant toute une nuit. Consulter la trace sur le GPS relève de l’exploit car l’écran lumineux me fatigue trop la rétine.

J’observe mes équipiers et aperçois des samouraïs, suivant le “bushido” du vélo. Ce ne sont pas des vélos que je vois mais des chevaux. Ce n’est pas une bataille contre des humains que nous livrons, c’est une bataille contre nous-mêmes. Nous menons une guerre contre l’asphalte et la gravité avec comme seul but: pouvoir observer le lever du soleil du deuxième matin. Le risque de la chute est omniprésent et nous nous obstinons avec opiniâtreté. Cela n’a aucun sens de poursuivre et pourtant nous suivons la voie tracée de la GT20 comme un principe vital pour notre survie.

Dans la dernière bosse avant Bonifacio, j’aperçois au loin Romain et son coupe-vent orange fouetté par le vent. Durant l’espace de quelques secondes, je délire alors que l’image de Romain se substitue. Une femme asiatique portant un chapeau tressé chinois m’apparait au loin sur un vélo avec un phare clignotant. Cette nouvelle réalité temporaire me stupéfait et je prends de longues secondes, tout en accélérant sur mon vélo, pour tenter de la rattraper et la questionner sur le motif de sa présence à l’aube en pareil lieu.

Romain revient, la réalité se métamorphose et je rie à pleine dents de la créativité cérébrale dont nous disposons dans ces moments de fatigue extrême. Nous “voguons” en roue libre pour rejoindre le port de Bonifacio, cette oasis de civilisation qui ne se révèle qu’au dernier kilomètre.

35 heures et 32 minutes après notre départ de Bastia, nous voilà accueillis par les élus de Bonifacio pour recevoir avec émotion la médaille de la ville. Dans un état second, je dissèque ces moments de gloire futile d’une équipe qui a tenté une initiative folle mais belle. Impossible d’oublier les regards exténués de mes compagnons de cordés qui viennent de poser la première pierre d’un record sur la GT20.

Notes

Crédit photos: David STYV
Le parcours complet de la GT20: Mon activité sur Strava
+ d’infos sur la GT20: Site de l’Agence de Tourisme Corse

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