Au coeur de l’enfer

Annecy – Nice en 48 heures par la route des Alpes? L’inferno race portait bien son nom mais pas à l’endroit où je l’attendais. Oui aux colliers de cols mythiques du Tour de France, oui à l’enchainement des ascensions avec peu de répit, oui au cumul de dénivelé, oui au format de la course “semi-assistée” (hôtel à la fin de l’étape et ravitaillements sur le parcours). Mais l’ingrédient “surprise” qui a transformé cette expérience en enfer ne s’est révélé qu’en pleine journée, assis sur les machines à labourer chaque mètre de route pour rejoindre l’étape: j’ai nommé le soleil.

Tout commence plusieurs mois auparavant (novembre 2019). Le magasin genevois B-Cyclet m’envoie une invitation spontanée, pour venir partager sur mes expéditions à vélo avec quelques uns de ses clients. A peine rentré d’une saison BikingMan “intense” avec 6 courses en 2019, mais surtout une expédition réussie sur le chemin royal des incas en août 2019, mon réflexe de “toujours dire oui” est déclenché et je me retrouve à partager ma passion de la haute altitude à vélo et de la Cordillère des Andes dans leur magasin suisse.

Quelques mois plus tard, je convaincs l’ami aventurier Romain Level, multiple finisher BikingMan (Oman, Taïwan 2018 et Laos 2019), de partager le guidon sur la deuxième édition de la B-cyclet Inferno Race! Notre mission: survivre. L’objectif: faire ma première infidélité à mon fidèle vélo gravel OPEN pour tester les machines de routes SARTO, fabriquées à la main en Italie.

Acte 1: ne pas mettre les genoux à terre

Je découvre Annecy et ses charmes en tant que piéton quelques heures avant l’arrivée de mon binôme par le train. Romain quitte la gare avec son éternel bonne humeur et son sourire qui font de l’homme un compagnon de route formidable. Nous rencontrons Basile, co-fondateur de B-cyclet, pour prendre les guidons des machines SARTO qui nous attendent. Le ton est donné en les découvrant: nous ne serons pas là pour prendre des photos compte tenu de leur poids plume. Le stress se diffuse gentiment, c’est la première fois (pour Romain aussi!) que je tente de parcourir en 48 heures, près de 500 kilomètres et 11 000 mètres d’ascension, sans avoir roulé plusieurs semaines pour connaitre les “humeurs” du destrier. J’aime le risque mais l’aventure avant tout. Et celle qui consiste à rallier Nice par les cols mythiques du Tour de France nous suffit avec Romain pour se jeter à l’eau. Nous passons de précieuses minutes à tenter de régler les géométries de nos vélos et prenons conscience du risque encouru pour les articulations et de manière générale pour “tout ce qui coince” quand tu testes un nouveau vélo (articulations, fessier, lombaires).

Après un repas de “briefing” copieux et la découverte des yeux des adversaires qui seront sur la ligne de départ de l’Inferno, nous rentrons à l’hôtel pour tenter d’arracher, en vain, quelques heures de repos avant le départ fixé à 4 heures. La nuit est excitante, comme à chaque grand départ. Le sang brûle dans les jambes et l’esprit déchire la torpeur de la nuit en galopant déjà à l’idée de labourer l’asphalte. Nous rions comme deux gosses avec Romain alors que la montre affiche 1 heure du matin déjà.

3h30 et déjà des morceaux de banane dans la bouche. Nous sommes devant l’hôtel de ville d’Annecy et les ravitos “Fasteur” me rappellent mon régime de 8 mois de flocon d’avoine que j’avais suivi en 2015 lors de ma 1ère traversée de l’Amérique du Sud à vélo. Le pansement nutritif est posé, le départ est lancé. La piste cyclable est piégeuse jusqu’au départ du col de Tamié où le chronomètre est lancé. Le soleil n’est pas encore levé que l’assaut est donné par la tête de la course. Un groupe de tête se forme. Pendant ce temps, nous regardons les silhouettes des montagnes environnantes en souriant avec Romain. Tenter de suivre: c’est s’asphyxier. J’ai ma selle qui surfe sur son chariot et me retrouve à “faire du rameur” dans le col. Romain frappe de temps à autre ma selle tel un forgeron sur une enclume.

Rythme de la course oblige, nous décidons de nous arrêter finalement bien plus tard (au km 65), au départ de l’ascension du col de la Madeleine: un joli monstre long de 26 kilomètres. Je masque mon inquiétude à mon acolyte mais les genoux coincent déjà anormalement. Bonne nouvelle: il ne reste que 5000 mètres d’ascension devant nous, je relativise en pensant au privilège que j’ai de partager cette aventure aux côtés de Romain.

Le sommet de Madeleine écrase toutes les données négatives alors que se tient en papier peint derrière nous le Mont Blanc et sa robe de mariée. La direction de la course et des volontaires nous accueillent avec sympathie pour déguster un premier ravito après 5 heures de route. Nous entrons dans le parc d’attraction sans ceinture et dévalons les pentes en direction de Saint-Jean de Maurienne avec un sourire indéfectible. L’assurance des vélos en descente bluffe, nous sommes sur des rails à 70 kilomètres à l’heure. La jonction départementale pour rejoindre les mythes du Télégraphe et du Galibier est sans intérêt. J’ai les jambes qui râlent de mouliner une machine inconnue. Romain le sent et me soutient sans dire un mot en tirant le train, la complicité silencieuse de l’effort s’installe.

La canicule frappe, et frappe fort dans le col du Télégraphe. Au début de l’ascension, un nid de poule provoque une fausse note dans la roue arrière de Romain. Dans l’ascension, il installe son rythme, je le suis. Les calories s’envolent rapidement et la crevaison lente de Romain nous stoppe net. Dans un moment “de moins bien” soudain, Romain s’assoit sur le banc au bord de la route, hagard. Je compte les secondes comme j’aime le faire pour renverser son vélo et réparer rapidement son pneu. La valse de l’ultra en équipe que j’aime tant s’installe et sans dire mots l’entraide naturelle survient d’un côté comme de l’autre. Je comprends à ce moment précis quelles que soient nos galères, arriver sur Nice ne sera qu’une formalité aux côtés de Romain.

Après cet ennui mécanique et notre esprit d’équipe “rodé”, le sommet du Télégraphe (1566m) arrive à point nommé pour avaler une eau pétillante. Ce col qui sert avant tout d’antichambre du Galibier (2642m) est finalement une formalité lorsque nous comprenons ce qui nous attend. Je connais Valloire de nom car un de mes amis d’enfance y a grandi. J’étais loin d’imaginer que l’acte 1 de la fournaise allait démarré. 38 degrés au compteur, les watts de Romain dégringolent et il divague pour finalement s’arrêter sous un des rares coins d’ombre disponible depuis Valloire. La rampe pour rejoindre les premiers lacets du Galibier est un barbecue “grandeur nature” sans courant d’air. Je surveille les erreurs du passé et m’hydrate abondamment pour gravir “mon Galibier” en laissant mon compagnon de route faire son ascension. En équipe, la clef est de savoir “donner du mou” à son coéquipier, au bon moment. Ne pas l’abandonner mais respecter son rythme et ses envies dans les moments durs tout en le gardant en vue.

Au sommet, une équipe de sourires nous attend pour un ravitaillement nécessaire. Les genoux sont mal en point à cause d’une selle quelques millimètres trop haute mais le foncier de l’année permet de tenir mentalement jusqu’à l’étape. Une longue descente dans un balai de voitures nous permet de rallier Briançon et le capharnaüm de la ville. Se nourrir de l’oxygène des cimes me fait haïr ces centres urbains où il est nécessaire de slalomer dans un courant de véhicules en tout genre pour rejoindre le pied du col de l’Izoard. Dernière perle de ce collier: 19 kilomètres pour rejoindre la stèle du col et la fin du chronométrage. Le coeur est en bas, les pignons sont “tout à gauche” et les watts indiquent des chiffres de “récupération active”. En réalité, nous puisons loin pour passer cette dernière difficulté. Un court arrêt est même nécessaire pour remplir les bidons et quelques centaines de mètre plus loin, lâcher quelques morceaux de charbon dans les fourneaux (gels et barres). Après 11h d’efforts, nous arrivons “sur la Lune” au sommet aride de l’Izoard. Une franche partie de camaraderie s’est jouée. L’heure est au gueuleton et au repos de quelques heures sur Arvieux.

Acte 2: les deux frères Saint-Martin et Turini

Le dortoir d’Arvieux est silencieux. La crainte du partage d’un espace commun et des potentiels “chars d’assaut” ronfleurs est dissipée. La nuit est longue et réparatrice avant un départ de nuit en direction de Guillestre au pied du col de Vars. La camaraderie du peloton à l’aube ne permet pas de relâcher la vigilance. Les pierres ont dévalé les pentes dans la nuit et quelques embardées sont indispensables pour ne pas exploser les pneus alors que nous longeons la rivière du Guil.

Au pied de Vars que nous avions grimpé un mois auparavant avec Romain, la tête de la course s’élance. Nous observons le spectacle en entrant dans notre rythme sans jamais chercher le “tempo”. Cette journée finale en direction de Nice ne commence vraiment qu’au pied du col de Saint-Martin et nous anticipons la fournaise qui nous attend en temporisant un maximum. Vars n’est jamais une formalité, quelque soit le niveau de sa forme. La fraicheur matinale nous permet de nous installer dans un rythme pour réchauffer les pistons. Au sommet, la chaleur des volontaires et une lumière exquise provoquée par le lever du soleil effacent l’effort et les milliers de pulsations cardiaques utilisées pour rejoindre ce point précis de la course.

Nous nous engageons dans une descente silencieuse, dans les draps blancs de l’aube, pour rejoindre Jausiers et le col de la Bonette. Je me laisse emmener pas le Sarto, une véritable Ferrari sur roues, et regrette que les moyeux de ses roues ne “chantent” pas plus. Les frissons sont là, est-ce le froid, ou l’excitation qui les provoquent? Sans doute un peu des deux. Le sourire est accroché aux lèvres, rien de plus, rien de moins.

Le départ de l’ascension de la Bonette vers 8h est parfait en terme de “timing” pour éviter la grosse chaleur du zénith. Nous pulvérisons gentiment avec Romain notre temps réalisé un mois auparavant durant la reconnaissance du #bikingmanFrance pour atteindre la cime. La cause? Le binôme de Gérald et Stéphane qui nous remontent inéluctablement depuis Vars. Ils finissent par nous rattraper avant le lac des Eissauprès et fixent un rythme qui réveille nos moteurs diesels. Nous jouons ainsi jusqu’à la cime de la bonette en lâchant quelques gouttes de sueur et en faisant chanter le coeur.

Dans la descente, une erreur de débutant: je n’attends pas Romain qui crève quelques mètres derrière moi sans que je ne vois rien. Heureusement, le ravito B-Cyclet dans la descente me stoppe net et Romain rejoint les chaises confortables et le sourire de notre berger volontaire qui attend les derniers coureurs. La fournaise nous attend sur Saint-Etienne de Tinée et présage du plat de résistance devant nous: les cols de Saint-Martin et Turini. Le vent de face qui remonte la vallée de la Tinée est brûlant, il assèche la bouche en quelques secondes et la consommation de liquide explose. L’économie est la règle et nous nous relayons intelligemment. Les faux plats descendants sont de terribles ogres d’énergie. Tels des cocktails alcoolisés trop sucrés, ils prennent par surprise en vous vidant de vos forces sans vous en rendre compte.

Au pied du col Saint-Martin, alors que nous quittons la rivière de la Tinée pour rallier la vallée de la Vésubie, les montagnes de la vallée de la Tinée forment un corridor qui concentre la chaleur. 16 kilomètres d’ascension se tiennent devant nous et un col inscrit au Tour de France pour la 3ème fois. Un silence assourdissant s’installe avec Romain alors que nous arrachons les premiers mètres de dénivelé. Le mercure grimpe jusqu’à 42° celsius, mes 2 bidons de 750 ml y passent et l’hyperthermie guette. Je suis au chevet de ma chaudière interne et concentre toute mon attention sur mon rythme, mon hydratation et mon alimentation pour ne pas faire exploser la locomotive. Je laisse partir Romain sur les derniers kilomètres, il n’est jamais bon de s’envoyer en l’air dans ces moments critiques d’effort car la descente derrière peut devenir un enfer. Le pinacle de l’inferno se dessine en enchainant coup sur coup: Saint-Martin puis Turini par le village de Lantosque. La descente de la Colmiane pour rejoindre Lantosque semble interminable sous le cagnard. Nous nous jetons sur la fontaine municipale de la Bollène Vésubie pour y plonger nos gourdes, nos casques et nos têtes. Le corps oscille entre frisson et brulure, la vision elle, entre le flou et la mise au point. Romain m’avoue en souriant que “c’est la deuxième fois qu’il fait une chose aussi débile” (pédaler sous une fournaise pareille, sa première expérience était au Laos…!). Nous partageons ce même tempérament qui consiste à placer l’humour et la dérision comme remparts éternels contre la pensée négative. Plus la difficulté s’accentue, plus “nous déconnons”. L’ascension de Turini par l’ouest est la plus verticale des trois accessibles pour gravir ce col. Elle fait office de punition finale en venant d’Annecy en seulement 48 heures. L’excitation de l’arrivée au bout du challenge et le théâtre naturel des forêts de Turini font disparaitre les fantômes de l’abandon ou du regret de cette expérience.

La nostalgie envahie les pensées de notre binôme. Nous stabilisons le rythme pour labourer les derniers kilomètres d’asphalte qui nous séparent du sommet. Le “suc” de l’ultradistance à vélo se collecte durant ces ultimes instants et imprime l’ADN. Nos expériences respectives avec Romain nous aident à “sortir la langue” au bon moment pour créer là le nouveau marqueur d’une expérience inoubliable. Au sommet, l’équipe B-Cyclet nous accueille, tels des héros et le bonheur se lit sur nos visages. Fin du chronométrage, il est temps de rentrer au port et nous mettons le cap lentement sur Nice. L’arrivée dans la fureur citadine est un choc perpétuel après avoir passé tant d’heures au sommet des cimes. Nous formons un groupe avec quelques “finishers” de l’Inferno pour rallier Nice en groupe et partager une ultime échappée…

Notes

Crédit photos: Arthur Bertrand Photographe
Le parcours complet de la course: Profil Strava – période Juillet 2020
+ d’infos sur la Bcyclet Inferno Race: Site de l’organisation
+ d’infos sur nos vélos Sarto distribués par B-Cyclet: Le store B-Cyclet
Revivre la course: Plateforme de tracking

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