A la poursuite du diable

A quelques tours de roue de Valence, dans une bastide en pierres superbe, transformée en bunker par les normes sanitaires du COVID, je croise ses yeux. Toujours cette même malice, ce regard qui en dit long sur les kilomètres avalés. Pour la première fois depuis 2 ans et demi, je vais enfin pouvoir tenter de m’élancer à sa poursuite. La chaleur cogne le crâne, mais moins que le vent dans les tympans qui commence (déjà) à m’assourdir.

Il n’y a pas de hasard, je ne suis pas seul à entrer dans cette chasse à l’homme vélocipédique. Nous sommes 50 à nous aligner, ou plutôt à nous positionner en file indienne. Le COVID frappe aussi les grandes aventures à vélo où même avant le départ nous sommes séparés. Aucune possibilité de rassemblement ni d’accolades, tout doit s’échanger dans les regards et les sourires.

Après le départ sans fanfare, les premiers jours défilent en douceur avec mon équipier Hervé. La poursuite est ambitieuse : 1 400 kilomètres et 55 « bosses » pour 22 000 mètres d’ascension à arracher au goudron. Hervé est un cyborg sur roues, à la fois effrayant à observer tant le gabarit en impose et à la fois touchant à la vue des efforts qu’il déploie pour être sur la ligne de départ de pareilles aventures. Son corps est perclus de douleur, ses articulations coincent mais sa bonté demeure, elle, intacte et nous partageons la camaraderie naturelle de ces grandes chevauchées. Peu de mots sont échangés, l’efficacité et la parcimonie sont de rigueur, même dans les propos.

Jacques, le “diable”, porte le prénom de mon père

Jacques, le « diable », porte le prénom de mon père. C’est également mon 3ème prénom. Pas étonnant que je sois si excité de m’élancer à sa poursuite. L’ultradistance à vélo est une course contre soi, ou avec soi, selon les perceptions de chacun. Nous prenons le temps avec Hervé et respectons ses rituels indispensables pour que son corps survive aux conditions parfois abominables dans lesquelles nous le plongeons. L’effort assèche nos réserves d’eau et met au supplice les genoux et les tendons. La beauté des échappées en duo se dessine naturellement aux alentours du 3ème jour et nous partageons une intimité sur nos vies qu’il est parfois rare d’atteindre dans des relations sédentaires traditionnelles.

Malgré le rythme modéré de notre poursuite, le tendon d’Hervé met un terme à cette dernière et le diable Jacques est, lui, parvenu à maintenir pendant 4 jours une avance inexorable de 60 kilomètres. A 7h43, le 5ème jour, Hervé déclare forfait pour ne pas endommager davantage son tendon d’Achille. Le « diable » est à presque 100 kilomètres devant et mon esprit ne fait qu’un tour. Je dois tenter de le surprendre, alors qu’il pense être à l’abri.

Je réveille les pistons dans les forêts des Monts-du-Lyonnais en invoquant les symphonies du « violoniste du diable », Niccoló Paganini. Mon arme secrète de circonstance se retourne contre moi en faisant sauter une à une les « sécurités » que j’observe d’habitude avec rigueur sur ces épopées cyclistes : adieu capteur de puissance et moniteur de fréquence cardiaque. Place à l’excitation de la tentative, à l’élégance du défi et tant pis si le corps et l’esprit ne tiennent pas la longueur.

244 kilomètres me séparent de l’arrivée sur Kingersheim. J’anticipe une série de « bonnes vagues » qui arrivent, et me lance dans le tunnel de chacune d’entre elles. La vision se resserre, les forêts défilent à toute allure et j’entends encore ma paire de roues siffler mon passage comme un contrôleur de gare avant chaque démarrage du train. J’ai presque honte du bruit que je provoque dans certains sous-bois tant la quiétude semble régner en maitre. Je ris à pleine dents en criant « excusez-moiiiiiiiiiii » à la flore environnante et délire en imaginant les communications des arbres qui surveilleraient ma remontée futile sur Jacques.

La chaudière tourne à plein régime et j’attaque chaque colline comme si c’était la dernière. Au sommet, mes yeux imaginent au loin une silhouette, comme pour m’encourager à poursuivre cet objectif invisible. L’humain : ce formidable animal capable de créer des rêves et des illusions en fonction des circonstances.

En me jetant dans les trous et ornières qui peuplent les routes tranquilles de ce dernier tronçon de la course, je plains les assauts que subissent mes pneus de 28 mm. Le vélo est une roue de la fortune, impossible de prévoir l’issue, seul l’espoir permet d’appuyer sur les pédales. Dans le monde actuel de la norme et des réseaux ultra-connectés, c’est une des dernières technologies accessibles qui permet d’exercer son libre arbitre avec panache.

 

Il se dit déçu, je le sais fier comme un lion

Kingersheim ! Il n’est pas encore 19h00 quand je « cruise » en pleine zone d’activités, alors que mon coup d’œil dans le rétro (sur la plateforme de suivi en ligne…) me confirme que le diable s’est trompé de route et que je lui suis passé devant il y a quelques minutes. Il arrive finalement une poignée de minutes plus tard, le regard plein de malice et le sourire aux lèvres lorsqu’il est accueilli par Pascal, l’organisateur de l’épreuve.

Je surprends le diable et le prends dans mes bras alors qu’il découvre mon arrivée anticipée. Il se dit déçu, je le sais fier comme un lion que nous ayons eu le bonheur de livrer bataille. Intérieurement, je jubile d’avoir tout simplement « joué » ensemble et d’être parti à la poursuite, inutile mais brave, des roues de Jacques. Car l’ultradistance, c’est surtout cela : des poursuites et jeux inutiles au cœur de territoires enchanteurs pour brûler de la calorie, écouter une symphonie et faire tourner les pédales du temps.

 

Notes

Le parcours complet de la course: Profil Strava – période Juin 2020
+ d’infos sur la Route du Diable: Site de l’organisation
Revivre la course: Plateforme de tracking

 

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