Les larmes d’Arabie

Récit de ma traversée de la Jordanie en Février 2020.

Photographe: David Styv

Amman, capitale de la Jordanie, il fait 5°C. Il y a une certaine magie à se retrouver dans un endroit mythique au pire moment de l’année. Le mois de février pour explorer en gravel bike le territoire central de « Décapole » n’est pas une bonne idée. Les grecs et les macédoniens qui ont rassemblé ces dix villes mythiques à l’est du Jourdain dont Amman fait partie, m’auraient certainement averti avant de m’engager sur les pistes.

J’ai longtemps imaginé l’expérience de parcourir la Jordanie à vélo, ce pays à la géologie si particulière, épicentre d’une région de conflit des Hommes depuis des millénaires où il est possible de pédaler sur le point le plus bas de la Terre. Les voisins effraient l’occidental que je suis : Irak, Syrie, Israël et l’Arabie Saoudite. L’Histoire en revanche titille mon instinct d’explorateur avec des noms tels que : le croissant fertile, Alexandre le Grand, l’empire grec.

L’approche de la terre promise ne se fait pas sans efforts et sans risques. Peu d’efforts en revanche ont été nécessaires pour convaincre mon compagnon de route inca : Jonas Deichmann. Sur le papier, l’expédition est idyllique : traverser la Jordanie, ses sites archéologiques, son histoire, en suivant l’ancien chemin des caravaniers du Nord au Sud. Le « Jordan Bike Trail » est un émule cycliste du « Jordan Trail », un sentier de grande randonnée créé en 2015 et qui traverse du Nord au Sud le pays. Depuis les villes frontalières d’Umm-Qais (Nord) et Aqaba (Sud), les 730 kilomètres et quelques 20,000 mètres de dénivelé positif ne parviennent pas à fragiliser nos égos respectifs avec Jonas. Le sang inca qui coule dans nos veines depuis notre dernière expédition au Pérou trahit nos réflexes et nous aveugle dans un excès de confiance : l’objectif est fixé à 72 heures pour rallier Aqaba ! Il faut en moyenne 12 à 20 jours pour traverser la Jordanie en suivant la trace fournie par le site Jordanbiketrail.com, site d’informations à la manœuvre pour promouvoir ce parcours cycliste.

Sur Umm-Qais, à 10 kilomètres au Nord de notre position : la frontière syrienne. J’aperçois le « checkpoint » de contrôle policier depuis la guest house où nous logeons. Il ferait presque oublier les évènements tragiques syriens : guirlandes, lumières vives et calme olympien règnent. De l’autre côté de la barrière humaine : le chaos. A l’ouest : Israël, ou la Palestine ou les deux pour ne vexer personne. Depuis la cité en ruine de Gadara, la géopolitique de la région se résume par un bandeau de lumières au sommet d’une montagne. Ahmad, notre guide sur place nous charge les sacoches d’histoire et nous explique la position stratégique d’Umm-Qais : ce village aurait été l’endroit où l’Homme aurait inventé la notion de « frontière » pour la première fois. Aujourd’hui les écrans de smartphone nous séparent les uns des autres, hier des postes frontières, un éternel recommencement.

L’eau devient un virus, elle se répand sur chaque parcelle de nos vêtements et finit par nous tremper jusqu’aux os.

Réveil 4h30 pour un décollage à 5h30. Dehors il gèle, les journées sont courtes et le soleil se lève tard. Jonas se souvient de notre échappée andine et souffre déjà mentalement du froid en prenant plus de temps que de coutume pour se préparer. Le thé chaud n’aide pas, nos poumons, les hauts fourneaux, tardent à se mettre en route. Les premiers tours de roue sont douloureux, un froid pénétrant et vif nous fouette le visage. Je porte tout mon équipement, 4 couches, une doudoune et des gants en néoprène. La première descente depuis Umm-Qais présage de la topographie à venir, je suis debout sur les freins et slalome entre les pierres et les trous de l’asphalte usé à la corde. Le GPS annonce 57 ascensions sur le parcours, soit un col tous les 12 kilomètres ! Je ne préfère pas y penser et m’évade en observant les plantations d’oliviers sur des collines verdoyantes, les innombrables têtes de bétail qui broutent patiemment pendant que nos cuisses se réchauffent lentement. Je rêve d’apercevoir un buisson ardent et me laisse surprendre par l’écho spirituel des lieux.

1er objectif depuis notre départ à quelques kilomètres du Lac de Tibériade : rejoindre les montagnes qui surplombent la mer Morte et surtout le Mont Nébo d’où Moïse aurait observé la Terre promise. 235 kilomètres et 7,500 mètres de dénivelé nous séparent de ce point haut, une formalité, enfin sur le papier. A 16h00, je comprends que l’objectif matinal nous échappe déjà. Nous entrons sur une portion du sentier de grande randonnée, forcés à des sessions de portage au-dessus d’ornières profondes de 60 centimètres. La pluie mutante des montagnes est traitresse. Elle creuse la terre et forme des crevasses infranchissables avec nos vélos gravel à pneus larges. La boue qui s’accumule dangereusement sur nos pneus lisses m’inquiète, dès le moindre doute je pose le pied à terre et porte ma croix : un vélo de 12 kg. Erreur fondamentale amusante, nous sommes équipés avec Jonas de chaussures de coursiers avec semelles en carbone qui nous transforment en patineurs artistiques sur les rochers qui parsèment le sentier de randonnée. Le 4×4 média, malgré sa garde au sol, se retrouve prisonnier. L’éternel Didier aux commandes (1 million de kilomètres à son actif sur les territoires les plus fous du globe) est forcé de porter pierres et branches pour libérer le véhicule avec l’équipe de photographe/réalisateurs pour qui l’aventure commence à ce point précis.

14h30 à pédaler et quelques heures de portage, le bilan est sans appel : nous avons parcouru seulement 153 kilomètres et gravi 5000 mètres, soit à peine un quart de notre chemin de croix. Sur la carte, le Jordan Bike Trail est une succession de zig-zag d’est en ouest entre le désert d’Arabie et la vallée du Jourdain. La route des rois (autoroute asphaltée) qui traverse la Jordanie du Nord au Sud n’est qu’un rêve que nous caressons avec nos roues que trop rarement chaque jour avant de nous replonger vers des transversales infernales. Mon GPS me nargue en affichant la prochaine ascension avec différentes couleurs correspondantes aux pourcentages à venir : vert (<3%), jaune (3 à 6%), orange (6 à 9%), rouge (9 à 12%), marron (>12%). Sur les 57 ascensions, le marron est partout. Je laisse éclater des fous rires enragés lorsque je parviens à lire 22% sur le compteur, ma limite qui impose de poser le pied à terre. 38 dents à l’avant et 50 sur la cassette arrière ne suffiront pas, je laisserai souvent mon égo au placard pour accepter de marcher.

Je repense aux heures paisibles passées à étudier les cartes et le profil du parcours. Sur le terrain, la dure réalité des expéditions prend le dessus. Le corps hurle au scandale sur chaque ascension, les genoux couinent, les articulations grincent. Jonas, si calme et si « germanique » dans sa posture sort de ses gonds en vociférant des adjectifs peu aimables à l’attention du créateur du parcours. La pluie fine mais permanente nous ponce l’esprit et le manque d’équipements me force à un exercice de style : porter des sacs plastiques autour des chaussures pour éviter les pieds trempés. L’accoutrement fait rire les Jordaniens qui nous observent tels deux pèlerins en perdition. Dans toute l’obscurité de notre adversité, une lueur : la générosité des Jordaniens. Impossible de dépenser nos dinars : eau, nourritures, nous sommes chaleureusement invités sur le chemin. Chaque arrêt minute dans une échoppe est une occasion de s’émerveiller de la générosité de ce peuple attachant. L’appel à la prière d’Al-asr (3ème prière de la journée sur les cinq de l’Islam) marque le début de l’obscurité dans laquelle nous sommes plongés à partir de 17h00 et nous subissons toujours les trombes d’eau du ciel. Impossible d’éponger les verres photochromiques de nos lunettes.

L’eau devient un virus, elle se répand sur chaque parcelle de nos vêtements et finit par nous tremper jusqu’aux os. Les lèvres violettes, je serre les dents et prie intérieurement pour repousser le moment des premiers frissons sur le haut de mes épaules. Si le corps frissonne et commence à trembler, c’est le signe qu’il sera nécessaire de trouver un abri et de stopper notre progression pour se réchauffer et éviter l’hypothermie. Vers 22h00, dans un village sans nom à proximité de Salt, nous trouvons refuge dans un restaurant pour dévorer notre 6ème wrap de falafel de la journée. Pois chiche, lentilles, frites, galettes et café sont notre pain quotidien. Nos corps et nos hardes suintent la transpiration et l’humidité, le moral est à 0. Après quelques minutes d’échange avec le propriétaire sur notre objectif (Aqaba), il nous propose de nous reposer dans le garage voisin. Comble de la bonté, il nous apporte un thé brûlant et un chauffage électrique pour sécher notre matériel. Nous volons trois heures de sommeil à dormir sur des cartons de fortune, sous l’éclairage bienveillant du convecteur électrique.

A 2h00 du matin, la pluie n’a pas cessé mais nous repartons le cœur vaillant. Hasard ou coïncidence, à quelques kilomètres de notre aire de repos, nous rejoignons un autre tronçon du sentier de grande randonnée. D’un chemin en terre entouré d’herbes hautes où nous progressons avec agilité, nous arrivons rapidement sur une corniche large de quelques centimètres pour randonneur. Le péril de la chute est permanent. Tels des buffles qui labourent un champ, nous refusons de nous écarter de la « trace » officielle du parcours. Jonas tente de me convaincre d’une erreur d’itinéraire pour faire machine arrière. La cascade et la rivière qui se dressent devant nous rendent impossible toute progression à vélo. Option 1 : escalader une paroi verticale de 6 mètres de haut à notre gauche, sans garantie de pouvoir franchir le gué. Option 2 : traverser de nuit le gué sans pouvoir mesurer sa profondeur et risquer d’être emporté par le courant. Option 3 : sauter sur un arbuste échoué sur le rivage opposé et espérer qu’il soit solidement ancré au sol ! L’option 3 est retenue et je jette les vélos à Jonas qui se tient sur l’autre rive. Nous terminons l’acrobatie par le franchissement d’une digue de plusieurs mètres où l’escalade est la seule option. Je découvre ce jour-là le cyclisme acrobatique. Trempés, fatigués de cette session de voltiges, nous découvrons avec stupeur, à une centaine de mètre de là, une route parfaitement asphaltée qui permettait de contourner cette portion périlleuse.

Aller vite pour franchir les obstacles avec agilité, le choix délicat de l’ultra

Je comprends à ce moment-là que le créateur de cette trace est un esprit torturé et qu’il faut se préparer au pire pour la suite. Je souris en regardant le compteur affiché un misérable 166 km. Plus que 574 kilomètres devant nous ! A 7h00, l’hypothermie guette. Nos corps tremblent avec violence et nous transformons le premier café ouvert d’une station-service en hammam pour cyclistes. Un poêle à gaz peine à faire sécher nos chaussettes et nous parvenons difficilement à nous alimenter. Moins d’une heure après, nous partons à contrecœur sous une pluie torrentielle qui termine de limer notre détermination. Une fois trempé jusqu’à l’os pour la troisième fois depuis le départ de l’expédition, nous titubons vers notre prochaine oasis : la mairie de Salt, capitale de la province de Balqa. En demandant mon chemin, un homme souriant m’apporte un thé chaud et un siège pour m’asseoir à proximité d’un chauffage au gaz surpuissant. Coup d’œil rapide dans le rétro, mon acolyte souffre autant que moi. Nous regardons l’évolution des désirs de Zeus, de Dieu ou d’Allah, ils annoncent tous sur notre application météo mobile l’accalmie à partir de 11h00. L’attraction est immédiate dans la mairie et en l’espace de 5 minutes, nous sommes entourés de femmes et d’hommes qui nous inondent de questions dans un anglais correct, stupéfaits de nous voir pédaler en Jordanie à cette période.

Le soleil jordanien sort enfin et nous pouvons « appuyer » avec Jonas pour rattraper le temps perdu par excès de prudence sur les pistes humides. La suite du parcours est démoniaque avec un enchainement de « patates » jusqu’à 30%. Jonas m’avoue ne jamais avoir autant marché à vélo. Venant d’un ultracycliste ayant traversé 4 continents à bécane, je prends ceci comme une virile déclaration d’amitié. Le trail est vertical dans les descentes, parfois technique, et à la moindre erreur c’est la chute. Notre configuration gravel est plus agressive que dans les Andes, nos pneus plus fins, nous sommes partis « ultralégers » pour garantir une progression rapide aux dépens des soucis mécaniques que nous pourrions rencontrer. Aller vite pour franchir les obstacles avec agilité, le choix délicat de l’ultra. En fin de journée, nous sommes démembrés, nos membres fument avec un compteur affichant 246 km et 8000m de d+. De nuit, à la lueur de nos frontales, j’aperçois un camp de bédouins. Le crépitement singulier de nos roues attire leur curiosité et nous sommes invités sur le champ à boire le thé au coin d’un feu. La tasse brûlante dans les mains, j’observe les yeux généreux de mes hôtes, 4 hommes avec qui il est impossible de communiquer autrement que par les signes et les regards. Le vent a chassé les nuages, 1001 étoiles scintillent alors que Mohammed chante sa prière de « L’icha » (prière du soir), je laisse mes yeux se fermer en observant la danse des flammes et les cendres virevolter dans l’air comme pour célébrer cette rencontre providentielle. Le réveil à 2 heures du matin sonne, aucun de nos hôtes n’ouvre l’œil et nous partons avec Jonas dans la nuit avec l’odeur du thé à la menthe encore dans les narines et heureux d’avoir partagé quelques minutes de paix avec nos hôtes. L’histoire des caravaniers se répète : circuler de villages en villages en quête de vivres et de rencontres fortuites, mais cette fois le dromadaire est en carbone.

Les franchissements de Wadis (cours d’eau) se font de plus en plus engagés et le véhicule média est contraint de faire plusieurs détours de centaines de kilomètres pour nous rejoindre. Nous surplombons la mer Morte, le point le plus bas du globe. Je n’aurai jamais cru y rencontrer les pourcentages les plus verticaux de mon expérience de cycliste. Les wadis qui connectent les montagnes du centre du pays à la vallée du Jourdain font office de « toboggans » géologiques vertigineux que nous parcourons en criant notre joie dans les descentes et en hurlant notre rage dans les montées. En s’arrêtant au sommet d’une vallée, nous observons déconcertés notre future descente puis la remontée obligatoire sur le versant d’en face que nous devrons affronter. Ces formations géologiques où l’Homme est venu maladroitement coller de l’asphalte sont des montagnes russes naturelles effrayantes. La Jordanie est au point précis de jonction des plaques tectoniques eurasienne, africaine et indienne ayant donné naissance il y a des millions d’années à la plus grosse fracture de l’écorce terrestre avec la mer Morte comme point central de cette grande dépression. Impossible d’échapper à l’histoire géologique du lieu tant le relief est accidenté. Chaque aperçu de la mer Morte me donne des sueurs : est-ce une source d’eau salée, un volcan éteint, un trou noir infernal autour duquel nous zigzaguons ? Les reflets du soleil m’aveuglent et je laisse parfois mon esprit délirer.

L’un des points d’orgue visuel du parcours : le Wadi Mujib, un canyon spectaculaire et grandiose. Je « déroule » les jambes et attaque dans les descentes. Rapidement je distance Jonas qui fait preuve d’une éternelle prudence sur les pistes. A l’approche du cours d’eau qui marque la fin de la descente au fond du canyon, une ornière de sable invisible punie mon imprudence et je chute à pleine vitesse au milieu d’un cimetières de rochers. Mauvaise nouvelle, la chute sur le côté droit envoie mon dérailleur dans la roue et tord violemment la seule pièce qu’il ne faut jamais casser lors d’une expédition aux confins du monde : la patte aluminium qui maintient le dérailleur au cadre du vélo. En me relevant, encore sonné par la chute, mon sang se glace en observant le dérailleur tordu dans les rayons et j’imagine déjà annoncer à Jonas la fin de l’expédition. Je suis athée, mais la symbolique des lieux m’oblige à croire à une force supérieure, impossible d’abandonner dans ce canyon. Je réussis à redresser miraculeusement mon dérailleur pendant que Jonas fait un état des lieux de ma chute, je ne suis miraculeusement pas blessé. Les rochers sont nos témoins et nous laissent repartir. Au fond du canyon, la rivière Anon qui alimente la mer Morte, se dresse devant nous. Seule option possible, déchausser, porter, traverser pour rejoindre l’autre rive. Je ressens des douleurs insoutenables dans les avant-bras depuis plusieurs heures. Je découvrirai 2 semaines après l’expédition que la verticalité du parcours aurait provoqué la formation de deux œdèmes à cause d’une surtension des muscles des avant-bras et une circulation sanguine irrégulière.

De l’autre côté de la rivière, nous perdons des minutes précieuses à identifier la trace pour rejoindre la piste dans des palmeraies profondes entourées de falaises verticales. Le chemin de croix est interminable. Chaque obstacle devant nous en dissimule un plus grand. L’arrivée à 22h00 dans le village de Karak est une ultime plaie sur nos corps meurtris : une rampe de 500 mètres à plus de 30% où le moindre regard en arrière peut vous faire dévaler la pente jusqu’au ruisseau en contrebas. Nos corps encore fumants, nous arrivons à l’hôtel et pour la première fois nous volons quelques heures à la nuit dans un lit gelé, heureux d’avoir survécu à ce troisième jour biblique.

471 km – 14 000m de d+

La vallée de Dana en vue, le Jordan Bike Trail nous jette sur un « single-track » et des pierriers périlleux pour rejoindre la cité historique. Seule récompense, une vue épique sur Dana et les roches escarpées violettes environnantes. Il est trop tôt pour s’arrêter alors que la ville mythique de Petra est proche. Le plus haut col de Jordanie nous fait face avec une ascension à 1700m. A 23h00 au sommet, nous sommes accueillis par la neige, un froid glacial et un vent en rafales à plus de 60kmh. Le claquement du vent dans les oreilles, je repense à Job, à la Bible et délire face aux conditions inédites que nous traversons. Jonas espérait une expédition « reposante », je termine de sceller notre amitié dans cette ascension. L’arrivée nocturne sur Petra est bien loin de mon imagination, la cité est située au cœur d’une cuvette, les dortoirs pour touristes à proximité ont tous des rampes d’accès de 20%, parfait pour rassembler une pointe d’acide lactique pour nos quelques heures de sommeil. Au lever du soleil, nous avons le privilège de pénétrer au cœur d’une des 7 nouvelles merveilles du monde : la cité antique de Petra et plus particulièrement la « Khazneh », le site du trésor avec sa façade imposante taillée dans le grès. Se tenir là, au cœur de cette cité construite dans la roche, accompagné de mon fidèle destrier est un souvenir divin que m’offre la Jordanie. Le repos du caravanier à vélo est de courte durée, il reste 180 kilomètres pour rallier Aqaba et il se dresse toujours devant nous l’apothéose de l’expédition : la traversée de Wadi Rum. Cette vallée désertique comporte des canyons, des arches naturelles et des falaises vertigineuses sur 40km. Nous y parvenons au coucher du soleil. Des guides croisés sur la route nous prennent pour des fous à vouloir traverser les 40 km de désert de nuit tant le sable est profond. Nos gravel font rires les autochtones, nos lampes ridicules font office de cierge dans une mer de sable et ne seront d’aucun secours pour identifier la piste empruntée par les 4×4. La pluie et le vent des jours précédents ont effacé une grande partie des traces des véhicules alors que nous quittons le village de Shakaria. A 2h00 du matin, le désert de carte postale se transforme en tombeau prêt à nous accueillir. Pour la première fois, je sens la peur de mon co-équipier allemand qui lutte dans les ornières de sable avec ses pneus de 40mm. Le silence qui règne dans le désert est angoissant. A la lueur des étoiles nous progressons lentement sous la surveillance des ombres des formations rocheuses gigantesques qui forme un corridor naturel encerclant le désert. Pour la première fois, je suis saisi d’effroi sur le vélo car nos chargements en eau et ravitaillements sont très limités. Nous marchons de longues minutes dans le sable. Dans un mélange d’euphorie et d’hystérie, ma fierté me pousse à pédaler autant que possible. Le désert est une mer impitoyable qui noie l’orgueil des Hommes. Il me jette au sol à plusieurs reprises et me rappelle que l’équilibre sur un vélo est une grâce qu’il faut respecter à chaque seconde. Aux premières lueurs du jour, le Wadi Rum se dévoile et imprime à jamais une beauté de genèse du monde dans mon esprit.

Les larmes d’Arabie perlent sur mes joues, je saisis à la fois l’ampleur et le ridicule de l’acte que nous tentons d’accomplir avec Jonas. Avec notre caravane brinquebalante, nous apercevons au loin un fin bandeau d’asphalte. Un véhicule nous repère et se stoppe net pour faire marche arrière. J’imagine nos compagnons du véhicule média qui tentent de nous rejoindre depuis plusieurs heures et rêvent de notre accolade pour partager ce point d’orgue de l’expédition. En réalité il s’agit d’un père et de son fils qui se dirigent vers le Wadi Rum et qui ont aperçu au loin nos traces. J’embrasse l’asphalte en arrivant. Le père moustachu sort de sa voiture un oud majestueux pour nous jouer quelques notes comme pour célébrer notre traversée du désert. Une longue descente asphaltée nous permet de rejoindre la ville balnéaire d’Aqaba. Nos hôtes du désert nous suivent lentement en klaxonnant sans relâche. La mer Rouge nous accueille avec un furieux vent dans le dos. Nous jouons avec Jonas tels 2 gosses et alternons un relais jusqu’au dernier kilomètre à plus de 40 km/h. 120 heures après notre départ d’Umm-Qais, nous foulons le sable de la mer Rouge. Je ne sens plus mes avant-bras et peux à peine serrer la main de mon compagnon allemand. Jonas me souffle qu’il s’agit là du parcours le plus difficile qu’il ait jamais eu à traverser à vélo. Cette 1ère croisade de 2020 est un succès et les caravaniers peuvent être fiers. Traverser la Jordanie vous décape l’égo tant le défi est total. Pas étonnant que face à des conditions si rugueuses, l’Homme de Jordanie soit si bienveillant envers le pèlerin et si heureux d’accueillir le cycliste. Le sable mélangé aux embruns des mers mythiques est une saveur d’Orient indescriptible tant qu’elle n’est pas vécue. Merci Jordanie.

Lien de mon parcours Strava : https://www.strava.com/activities/3147533573

Comments

  • 2 mai 2020
    CHRISTOPHE LEGUAY

    Bonjour Axel, merci de me faire partager tes récits d’aventure, ca donne envie de repartir. Mon expérience est bien maigre à côté de toi. Plusieurs Ironman et ainsi que quelques traversées à vélo dont celle de l’an passé en solo Budapest-Paris en 10 jours, excellent souvenir.
    J’ai une question importante a te poser car c’est à mes yeux le seul obstacle qui me stresse un peu chaque fois que je pars..je crains un peu, beaucoup les chiens et j’aimerais savoir comment tu gères toi lorsque tu rencontres des chiens agressifs. Merci pour ton retour. Je te souhaite encore de belles découvertes !
    Christophe

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  • 19 mai 2020
    D’ANDRE

    Un futur livre où tous tes périples seront comptés..
    Magnifique, on en viendrait presque à vouloir pédaler à tes côté 🥰

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  • 19 mai 2020
    Gilles

    Chaud ce périple…surtout en chaussures de coursiers. Merci pour le récit.

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